Le rôle de la génération FACEBOOK

Le rôle de la génération FACEBOOK

Tunisian Girl
Blogueuse pour un printemps arabe, Lina Ben Mhenni

Récit personnel, guerre virtuelle jusqu’à ce jour où Ben Ali dégage (extraits)

L’immolation par le feu la plus récente est celle de Mohamed Bouazizi, un jeune diplôme au chômage originaire de Sidi Bouzid. Un malheur qui a mis tous les habitants de Sidi Bouzid en colère. ils sont sortis dans les rues spontanément pour exprimer leur colère et leur mécontentement. La riposte du gouvernement fut prévisible : des policiers et des paniers à salade partout et le pire est à craindre.
Je ne vivais plus désormais que pour Sidi Bouzid. Leila et moi dormions seulement trois heures par nuit. Nos journées étaient entièrement consacrées à l’écriture et à la recherche d’informations. Je m’oubliais : faire mon brushing, me maquiller. J’ai même laissé pousser mes sourcils ! Nous negligions de nous nourrir. Heureusement que les voisines étaient là pour s’occuper de notre santé, de notre beauté. Bassam, un ami médecin de Leila, n’arrêtait pas de me taquiner et de me traiter de « pauvre petit bout de femme », ce qui me mettait en colère. En moins d’une semaine, les villes du gouvernorat de Sidi Bouzid : Djelma, Menzel, Bouzayene, Regueb, Mezzouna et Meknassy s’embrasèrent. Des victimes tombaient sous les balles de la police tunisienne. Des jeunes tués froidement et toujours sans que cela n’arrache à leur torpeur les chaines de télévision et de radio tunisiennes.

L’avocate et la prostituée (extraits)

Le 25 décembre, je me suis de nouveau mise à mon clavier et j’ai posté ce billet sur mon blog, après avoir participé à Tunis å la première manifestation organisée:
« Aujourd’hui, j’ai décidé de partager la douleur des habitants de Sidi Bouzid. Arrivée
à l’endroit de la manifestation indiqué sur Facebook, je ne fus pas surprise de voir que le nombre de policiers dépassait celui des manifestants. À 11 heures, les manifestants ont levé des slogans denonçant ce qui se passe à Sidi Bouzid.
Juste après, les manifestants ont voulu arpenter les rues de Tunis. Les policiers leur ont barré le chemin, ce qui a engendré des affrontements violents.
Cependant, les manifestants ont reussi à passer et å chanter l’hymne national. Les policiers poussaient toujours les manifestants, insultaient les gens vulgairement et rn&ne en tabassaient quelques-uns. Un jeune bomme a été violemment battu par les policiers.
Les visages de deux femmes au premier rang de la manifestation sont restés gravés dans ma memoire à jamais. Deux femmes différentes par leur statut social, mais réunies autour d’un même objectif, douées d’une même force de caractère. Je revois la premiere, cheveux bouclés et teints en blond, perdant sa chaussure lors d’une bousculade entre les manifestants et les policiers. C’était une des prostituées de Abdallah Guech, le bordel de Tunis, et bientôt, plus tard, après le 14 janvier, date de la fuite de Ben Ali, elle allait etre malmenée par les intégristes. Le seconde, mon amie l’avocate, Leila, se surpassa ce jour-lå, oubliant ses problèmes de jambes pour se hisser au premier rang des manifestants, et franchir le bouclier des policiers. Son image, captée par plusieurs télévisions étrangères, a fait le tour du monde.
Lors de la manifestation qui se tint deux jours plus tard à Tunis, le lundi 27, je notai sur mon blog et ma page Facebook que : « […] Le nombre des manifestants était cette fois-ci superieur å celui de ceux qui ont participé à la premiere action de colère. Les gens scandaient l’hymne national en harmonie, en une seule voix révoltée. Après cela, nous avons commencé à crier et hurler des slogans réclamant le droit au boulot, à la dignite et à la liberté :
“Boulot, liberté, dignité nationale”, Ô bande de voleurs, le boulot est un droit !”, Ô citoyen, ô victime, viens défendre notre cause !”, Ô policier, ô victime, viens participer à défendre notre cause !” »
Le lendemain, 28 decembre 2010, les avocats passèrent à l’action. Devant le palais de justice, en robe, ils brandissaient des pancartes sur lesquelles on lisait : « Nous sommes des avocats pour la vie » ; Les slogans viraient au politique… et c’est lå que le peuple opprimé a rompu avec la peur. Là qu’une dame d’un certain åge, en sefseri, l’habit traditionnel en soie blanche, s’est levée et a improvisé un discours flamboyant. Des avocats l’ont aidée à grimper sur une chaise et, à ce moment précis, le peuple a parlé. Cette dame si modeste a été plus qu’éloquente, elle a evoqué les souffrances que faisaient subir au peuple tunisien Leila, la femme de ZABA*, et les Trabelsi*. Elle a d’abord detaillé son calvaire personnel, celui de son fils diplôme qui n’arrivait pas à trouver un boulot, puis parlé de corruption et de nepotisme. Des applaudissements ont eclaté spontanément et intensément. J’ai immédiatement publié la video de cette brave dame sur Facebook. Plusieurs groupes l’ont aussitôt reprise. Ce fut un vrai buzz !
Mais tard dans l’après-midi, nous apprenions que les avocats Abderraouf Ayadi et Chokri Bel Aid avaient été kidnappés. J’ai tout de suite répercuté la nouvelle sur Twitter et Facebook. Dans la soiree, la police coupa l’électricité au palais de justice pour obliger les avocats, rassemblés en sit-in pour soutenir leurs collegues, à le quitter.
Nous avons dû encore, subir le spectacle de Ben Ali au chevet d’une momie couverte de bandages qu’il pretendait être la dépouille de Mohamed Bouazizi. Les Tunisiens, rompus à ces ignobles mises en scene, n’ont pas manqué de remarquer que le président était entré au service des soins intensifs sans avoir pris la peine de passer la blouse stérilisée de rigueur…